Chiner des livres anciens : les lieux, l'œil et les mots

Chiner des livres anciens avec discernement : où chercher, examiner reliure et papier, repérer une originale, questionner le libraire, conserver.

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Chiner des livres anciens : les lieux, l'œil et les mots

Chiner des livres anciens, c’est chercher chez les bouquinistes, dans les villages du livre, les salons et les brocantes, puis juger chaque exemplaire livre en main : reliure, papier, complétude, édition. Le plaisir tient à la trouvaille ; le discernement, à trois gestes simples : regarder, questionner, conserver.

Où chiner des livres anciens : cinq terrains, cinq façons de chercher

Chaque lieu de chine a sa logique. Le même livre ne se présente pas de la même manière sur une table de brocante et dans la vitrine d’une librairie ancienne, et votre regard doit s’adapter au terrain.

Chez le bouquiniste et le libraire ancien

Le bouquiniste travaille au déballage, sur des étals ou des boîtes où les livres se renouvellent vite. La trouvaille y dépend de votre patience et de votre fréquence de passage. Le libraire ancien, lui, a déjà trié, identifié et décrit ses exemplaires : le hasard compte moins, l’expertise davantage.

Les deux se complètent. Le premier forme l’œil par la quantité, le second l’affine par la conversation. Poussez la porte des boutiques, même intimidantes : un libraire qui voit un amateur curieux sort volontiers des rayons ce qu’il ne met jamais en vitrine.

Dans les villages du livre

Les villages du livre offrent ce qu’aucune boutique isolée ne peut offrir : une dizaine de fonds différents à quelques pas les uns des autres. À Bécherel, le guide des librairies de Bécherel aide à repérer qui fait quoi avant de flâner. À Montolieu, village lancé à l’initiative du relieur Michel Braibant, le tour des boutiques et ateliers de Montolieu mêle librairies et artisans du livre.

Plus au nord, Fontenoy-la-Joûte installe ses bouquinistes dans d’anciennes granges lorraines. En Belgique, Redu, village du livre ardennais, accueille les amateurs depuis Pâques 1984, date de son premier marché du livre rare ou d’occasion, selon le village lui-même. Montmorillon et Saint-Pierre-de-Clages complètent le paysage, chacun avec sa couleur.

Conseil de terrain : faites un premier tour sans rien acheter. Notez mentalement les pièces qui vous arrêtent, puis revenez. Un livre qui vous hante encore une heure plus tard mérite votre attention.

Salons, bourses et brocantes

Les salons du livre ancien réunissent des professionnels venus de loin, avec des exemplaires choisis et décrits. Les bourses aux livres, souvent organisées par des associations de bibliophiles, mêlent marchands et particuliers. Les brocantes et vide-greniers restent le terrain le plus aléatoire, et le plus excitant : les livres y arrivent en cartons, sortis d’une maison qu’une famille vide.

Sur ce dernier terrain, venez tôt, avec une lampe de poche pour les cartons à l’ombre, et gardez à l’esprit que personne n’a vérifié la complétude des volumes.

Dans un salon, les usages diffèrent. Demandez avant de sortir un volume d’une vitrine, et laissez le libraire l’ouvrir s’il s’agit d’une pièce fragile. Lisez aussi la fiche qui accompagne souvent l’exemplaire : elle résume en quelques lignes l’état, la reliure et les défauts, dans ce vocabulaire codé que la suite de ce guide vous apprend à déchiffrer. Un exposant qui prend le temps de commenter sa fiche vous livre une leçon gratuite.

Étal de bouquiniste chargé de livres anciens reliés cuir sous le soleil du matin

Juger un exemplaire en deux minutes, livre en main

Un bel exemplaire ancien se reconnaît à une série de contrôles toujours faits dans le même ordre. L’habitude compte plus que l’érudition.

La reliure : dos, mors, coiffes et coins

Commencez par l’extérieur, le livre tenu à plat dans la main :

  • le dos : les dorures sont-elles franches ou effacées, le cuir sec, craquelé, décoloré par la lumière ?
  • les mors : cette charnière entre le dos et les plats cède la première ; un mors fendu sur quelques centimètres reste courant, un plat qui se détache change tout ;
  • les coiffes : en tête et en queue du dos, elles souffrent quand le livre a été tiré du rayon par le haut ;
  • les coins : émoussés, ils trahissent une longue vie de manipulation, sans gravité en soi.

Ouvrez ensuite le volume à moitié, jamais à plat sur la table. Une reliure ancienne qui résiste vous signale un cuir raidi : forcer l’ouverture casse le dos.

Le papier et la complétude

Feuilletez sans hâte, en tournant les pages par le coin supérieur. Les rousseurs, ces petites taches brunes dispersées, touchent beaucoup de papiers du XIXe siècle et ne disqualifient pas un livre. Une mouillure, auréole nette laissée par l’eau, pèse davantage, surtout si une odeur de cave l’accompagne.

Vérifiez surtout que rien ne manque. Les planches hors texte, les cartes dépliantes et le faux-titre disparaissent plus souvent qu’il n’y paraît. Un livre incomplet n’est pas forcément sans intérêt, mais le libraire honnête le signale : c’est la première chose à lui demander.

Les petites traces qui racontent une histoire

Regardez aussi ce que les anciens propriétaires ont laissé. Un ex-libris gravé, une signature à l’encre sur la garde, quelques notes au crayon dans les marges : ces traces n’abîment pas forcément un livre, elles documentent sa provenance. Les soulignements au stylo à bille ou au surligneur, en revanche, déparent un exemplaire.

Guettez enfin les petites galeries creusées par les insectes dans les marges ou les plats. Anciennes et stabilisées, elles se tolèrent ; fraîches, accompagnées d’une fine poussière, elles signalent un exemplaire à isoler.

Édition originale, tirage de tête, réimpression : les bases

L’expression « édition originale » désigne la première publication d’un texte en librairie. Elle attire les collectionneurs, et les confusions aussi. Trois repères suffisent pour ne pas se tromper de conversation.

D’abord, une date ancienne sur la page de titre ne prouve pas que vous tenez l’originale : un éditeur réimprime parfois un titre sans changer cette date. Seule la comparaison avec une bibliographie spécialisée ou l’avis d’un libraire tranche les cas délicats. Ensuite, l’achevé d’imprimer, en fin de volume sur de nombreux livres du XXe siècle, donne une date d’impression précieuse, à croiser avec celle de la page de titre.

Enfin, certaines originales comportent un tirage de tête : quelques exemplaires imprimés sur un papier plus fin, numérotés, et annoncés par une justification du tirage au début ou à la fin du livre. Le reste du tirage, sur papier courant, reste une édition originale, simplement moins recherchée.

Méfiez-vous aussi des mentions trompeuses. Une édition collective réunit plusieurs textes déjà parus, un nouveau tirage reprend une composition existante, une édition revue et augmentée modifie le texte : aucune n’est l’originale, même si certaines gardent leur propre intérêt, parfois supérieur, quand l’auteur a retravaillé ses pages.

Une nuance que les débutants ignorent : un envoi, texte manuscrit adressé par l’auteur à une personne nommée, n’est pas une simple signature. Un envoi à un destinataire connu raconte une histoire et change l’intérêt de l’exemplaire.

Mains tournant délicatement les pages jaunies d’un livre ancien ouvert sur une table de bois

Le vocabulaire du libraire ancien, en dix mots

Les fiches des libraires et les étiquettes des salons parlent une langue codée. Voici les termes qui reviennent le plus :

  1. Demi-reliure : dos en cuir, plats recouverts de papier ou de toile.
  2. Plein veau, plein maroquin : reliure entièrement couverte de cuir de veau ou de chèvre.
  3. Mors : charnière entre le dos et les plats, point faible des reliures anciennes.
  4. Coiffe : rebord du cuir en tête et en queue du dos.
  5. Rousseurs : taches brunes dues au papier et à l’humidité.
  6. Mouillure : trace d’eau en auréole.
  7. Ex-libris : marque de propriété, souvent une vignette gravée collée au contreplat.
  8. Non rogné : tranches laissées brutes, jamais recoupées par le relieur.
  9. In-8, in-12 : formats définis par le nombre de pliures de la feuille d’origine.
  10. Sans manque : exemplaire complet, toutes planches présentes.

Maîtriser ces mots change la relation avec le vendeur. Vous montrez que vous regardez vraiment, et la conversation monte d’un cran.

Les questions à poser avant de repartir avec un livre

Un libraire sérieux ne s’offusque jamais d’une question. Demandez sans détour :

  • l’exemplaire est-il complet, planches et cartes comprises ?
  • s’agit-il d’une édition originale, d’une réimpression, d’une édition collective ?
  • la reliure est-elle d’époque ou refaite plus tard ?
  • a-t-il subi une restauration, et laquelle ?
  • d’où vient-il, si le libraire connaît sa provenance ?

Les professionnels membres du Syndicat national de la librairie ancienne et moderne, fondé au début de 1914 et membre fondateur en 1947 de la Ligue internationale de la librairie ancienne, s’engagent sur la description exacte des ouvrages qu’ils vendent. Pour une recherche ciblée sur un titre épuisé, les pistes pour dénicher un livre introuvable complètent utilement la chine au hasard.

Sur un déballage de brocante, les réponses seront plus vagues : c’est à vous de vérifier, page par page.

Transporter et conserver ses trouvailles

Un livre ancien survit à des siècles de bibliothèque et peut souffrir d’un seul après-midi dans un coffre de voiture. Le retour compte autant que l’achat.

Du stand à la maison

Emballez chaque volume dans du papier sans acide ou, à défaut, dans un tissu propre. Rangez-les à plat dans un sac rigide, les plus lourds en dessous. Évitez le coffre en plein été et le plastique fermé, qui piège l’humidité. Une reliure en cuir déjà sèche se fend vite à la chaleur.

Avant d’installer une trouvaille au milieu de votre bibliothèque, laissez-la quelques jours à part. Feuilletez-la de nouveau à la lumière du jour : une odeur de moisi, des taches poudreuses ou une trace d’insectes passées inaperçues sur le stand se remarquent mieux chez vous. Un livre suspect contamine ses voisins, mieux vaut le savoir avant qu’il ne rejoigne le rayon.

Sur vos rayonnages

La lumière directe décolore les dos en quelques saisons : placez vos rayonnages loin des fenêtres exposées au soleil. L’humidité favorise moisissures et rousseurs, la sécheresse d’un radiateur proche fait craqueler le cuir. Une pièce tempérée, aérée et stable, loin des murs extérieurs froids, reste le meilleur abri.

Rangez les livres debout, serrés juste assez pour se tenir, sans les forcer. Les grands formats se couchent à plat. Proscrivez le ruban adhésif et les post-it, et confiez les réparations sérieuses aux relieurs et restaurateurs du livre ancien, dont les villages du livre abritent souvent les ateliers.

Rayonnages de livres anciens reliés dans une librairie de village aux murs de pierre

Les erreurs du débutant, et comment les éviter

Les mêmes faux pas reviennent chez presque tous les amateurs qui commencent :

  • acheter à l’emporte-pièce : un joli dos doré ne dit rien de l’intérieur ;
  • confondre ancien et rare : un livre de deux siècles peut être très courant ;
  • négliger la complétude : le volume dépareillé d’une série se revend mal et se lit à moitié ;
  • nettoyer soi-même : gommes, chiffons humides et produits ménagers abîment papier et cuir ;
  • tout ranger près de la fenêtre : le plaisir de voir ses livres se paie en dos décolorés.

L’erreur la plus répandue reste de vouloir tout savoir avant d’oser. Les meilleurs chineurs ont appris sur le terrain, en posant des questions et en se trompant parfois.

Prochaine étape : choisissez un village du livre, consacrez-lui une journée entière, et repartez avec un seul exemplaire examiné selon cette méthode, dos, mors, papier, complétude. Le deuxième se choisit toujours mieux que le premier.